Posted by
Actualités

Un mélange de Gargantua et de Petitjean. Où l’épicurien vorace à la carrure de géant de la forêt de Sherwood se transforme en hurleur effréné de blues ou en accordéoniste cajun en rutpure d’équilibre…. « Walking on tightrope ».

Un show qui marche sur un fil pour explorer des tréfonds intérieurs tout aussi troubles que chaleureux. Que l’on soit dans l’arrière salle du prestigieux restaurant Antoine en plein Quartier Français de la Nouvelle Orléans ou sur la grand scène du Palio de Boulazac de MNOP, la balance de la vie de Johnny Sansone semble programmée pour un aller-retour permanent à même d’exposer une personnalité hybride où pics et vallées, explosions vocales et moments de repli timides, compositions intimistes et tempêtes rocailleuses n’en finissent pas de se croiser, de s’entrechoquer pour mieux s’opposer et se confronter. Un mélange de force détonante et de sensibilité à fleur de peau qui fait qu’on appréciera, peut être plus que d’autres, cet ancien champion de natation, fan de Little Walter, débarqué un jour du Colorado pour embrasser Nouvelle-Orléans et Louisiane dans une étreinte brutale et fusionnelle. Un mariage sans rapport avec la raison. Un choc passionnel pour un bouillonnement permanent. Le brillant harmoniciste, thuriféraire des anciens, se transforme dès lors en compositeur à part entière à même d’intégrer dans son moi foisonnant tous les éléments extérieurs d’un pays d’adoption qui lui sied à ravir. Le retrouver sablant le champagne au milieu du pont en bois sur Bayou Saint John ou faisant un sort à quelques canards gras au fond du Périgord Noir n’éloigne jamais de l’univers musical qu’il a su créer, de ses chansons qui traversent le temps et qui s’accrochent gaillardement à la rambarde.

Retrouver Johnny Sansone dans le contexte particulier de Indian Blue, ce trio unique tout entier dirigé vers la musique des Indiens de Mardi Gras, on touche aux racines originelles des musiques de la Nouvelle Orléans, aux arcanes d’un son qui n’a cessé de se développer depuis le 19e siècle donnant naissance ou consolidant les différents styles de blues, jazz, funk et rap. Pleinement conscient de ces évolutions dont il a été à de multiples reprises partie prenante, il est intéressant à l’orée de ce MNOP Tour 2016 se replonger dans cette interwiew que ce chanteur, harmoniciste, accordéoniste , auteur-compositeur nous avait accordé en 2013 sur le vieux pont en bois qui traverse le Bayou St John à la Nouvelle Orléans.


johnny-sansone


Interview

C’est votre père saxophoniste qui vous a amené vers la musique ?

Mon père m’a fait prendre des leçons de saxophone dès l’âge de 8 ans. J’étais le seul parmi mes deux frères et ma sœur à qui il ait proposé de suivre des cours de musique, je pense qu’il voyait en moi ce qui me convenait. J’ai pu être influencé par l’amour que mon père avait de la musique et nous avons partagé ensemble cet amour jusqu’à sa mort quand j’avais 14 ans. il m’a fait écouter beaucoup de vieux enregistrements et m’en a expliqué toute l’importance. J’ai été accroché par les blues de vieux disques 45 tours. Je ne savais pas pourquoi, mais ils me parlaient. J’ai commencé à rechercher et à collectionner cette musique. Dans le même temps, j’ai appris à jouer de l’harmonica puis de la guitare.

Pourquoi « Jumpin Johnny », d’où vous vient ce surnom ?

À la même époque Je suis allé à l’université grâce à une bourse sportive, j’étais dans un groupe de blues local, j’étais plein d’énergie et en assez bonne condition physique, je sautais sur scène, je faisais des sauts périlleux arrières du piano par-dessus la tête du bassiste. Nous donnions des concerts et les gens ont commencé à dire « On va voir ce gars qui saute partout », peu de temps après les gens ont commencé à m’appeler Jumpin’ Johnny.

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos chansons et plus particulièrement votre façon d’écrire et de composer. Par exemple votre duo avec Yvonne Jackson « Goodbye to my love » sur le disque Mr Good Things en 1989 ?

Écrire des chansons a toujours été un rêve pour moi, je devais écrire 30 chansons pour en sortir une bonne, Au fil du temps j’en suis arrivé à une façon personnelle de travailler jusqu’à ce que la chanson s’impose d’elle-même sans mot superflu. Je peux travailler sur un texte pour le rendre parfait à mon sens jusqu’au moment de l’enregistrement. Une fois enregistrée il est trop tard et vous devez à vivre avec la chanson comme elle est.

Je vais aller un peu plus loin pour répondre à cette question. J’ai remarqué avec les années que la plupart des chansons que j’écris viennent d’une sorte de lutte, parfois je regarde et j’écoute les gens autour de moi et je m’imagine ce qui se passe dans leur vie, je prends beaucoup de notes que j’utilise ensuite pour écrire. L’enregistrement avec Yvonne Jackson était il y a si longtemps que je ne me souviens pas si je l’ai écrit comme un duo ou si elle est passée par hasard dans le studio et nous que nous l’avons improvisé comme tel. Ça a marché, et on a enregistré. Je ne me demandais jamais ce qui pouvait arriver avec elle, c’était une chanteuse incroyable.

Parlez-nous de votre art si personnel de la ballade cajun. Par exemple vous avez enregistré deux versions de “Crescent city moon”, la première sur Rounder en 1997 et la seconde sur l’album de 2011 des Voices of Wetland. Avez-vous commencé à jouer de l’accordéon quand vous êtes arrivé en Louisiane.

J’ai toujours aimé les ballades même enfant elles me touchaient. Je pense que la ballade fonctionne dans toutes les formes de musiques Américaines, country, folk, blues, soul, cajun, gospel. Quand j’ai écrit « Crescent Moon City », c’était un mélange de Clifton Chenier et Otis Rush qui restent deux de mes artistes favoris au fil du temps. Je me souviens qu’à l’époque, il y avait une actrice italienne qui est venu à la Nouvelle-Orléans pour la sortie du film " The Dark Side " et qui traînait avec des gens adeptes du Vaudou. On ne l’a jamais revu. On en a entendu parler partout dans le monde à cette époque. Un peu plus tard il y a eu l’histoire ce gars qu’on a vu sauter à pieds joints dans le Mississipi depuis le quai en centre-ville et dont on a retrouvé le corps quelques jours plus tard. Ces deux histoires mélangées à ce que je vivais moi-même à l’époque ont été à la base de la chanson, Elle a touché les gens de la Nouvelle-Orléans et a été élu chanson de l’année au « Off Beat awards » en 1997. Des années plus tard, en 2011, alors nous enregistrions le CD " Photo Box " avec les Voice of Wetland -Dr John, Tab Benoit, Cyril Neville, Anders Osborne, Monk Boudreaux, Waylon Thibodeaux, Georges Porter, Johnny Vidacovich…-. le producteur m’a demandé si je voulais réenregistrer ce morceau pour ce disque. C’était très émouvant et d’autant plus que les autres musiciens pensaient que je l’avais écrite après Katrina.

J’ai eu mon premier accordéon au lendemain des funérailles zydeco de Clifton Chenier. Son fils CJ est né la même année et le même jour que moi, nous sommes amis depuis longtemps. Il m’a beaucoup aidé. Je voulais vraiment avoir un second instrument que je pourrais utiliser sur scène ainsi qu’un autre «  outil d’écriture » pour mes chansons ; un instrument qui serait comme l’harmonica, mais qui me permettrait d’aller plus loin, dont je pourrais jouer avec délicatesse, avec une gamme de sons plus large. Il me permet d’écrire des morceaux profondément Soul et R&B.

Vous voyagez beaucoup avec les Voices of Wetland, en quoi ce projet musical est il original ?

Les Voice of Wetlands se sont réunis lors d’une session d’enregistrement, un an avant Katrina. Nous étions ensemble pour écrire et enregistrer des chansons sur ce qui se passerait si personne ne résolvait le problème de l’érosion côtière du sud de la Louisiane liée aux activités humaines. Les plus grands musiciens de la ville étaient réunis à l’époque. Nous ne savions pas que nous deviendrions un groupe, nous étions juste là pour un enregistrement. Après Katrina, qui a dévasté la ville, nous nous sommes retrouvés en tournée en tant qu’ambassadeurs pour faire des « bénéfits » partout aux États-Unis. Nous jouons chaque année au « New Orleans Jazz and Heritage Festival », et nous partons en tournée au moins deux fois par an tous ensemble, c’est un groupe de rêve et chaque spectacle est inoubliable, chaque show est un festival blues, cajun, funk, zydeco et R&B à lui tout seul, toutes les musiques sont réunis. Je suis tellement fier d’être membre de ce groupe ! Jusqu’à présent, nous n’avons pas joué en dehors des États-Unis, mais si la bonne tournée se présente, chacun fera tout pour que son agenda coïncide. Chaque membre des VOW est le leader de son propre groupe et lorsque nous sommes en tournée ensemble, nos propres musiciens se retrouvent sans travail.

“The Bridge” est une chanson qui vient naturellement à l’esprit dès qu’on évoque votre musique. Comment cette chanson est-elle née ? Comment a-t-elle été accueillie en Louisiane ? Plus généralement comment composez-vous ? On dirait que l’endroit où vous vivez, le bayou Saint-John est très important pour vous ? Pouvez vous nous parler de ce lieu si particulier de la Nouvelle-Orléans ?

« The Bridge » est une chanson que peu de gens ont compris, mais que tout le monde a pu ressentir, je me souviens que ma mère disait « c’est une belle chanson, mais je ne comprends pas ce qu’elle raconte, » je lui ai répondu « C’est parfait, elle raconte ce que tu veux, Maman » Elle peut signifier beaucoup de choses à beaucoup de gens en fonction de votre état d’esprit au moment où vous l’écoutez. Le pont dont je parle est situé près de ma maison sur le Bayou St John, l’une des seules voies d’eau qui relie la Nouvelle-Orléans au lac Pontchartrain. C’est un pont style 1800. Aujourd’hui toute la communauté l’emprunte pour aller jouer de la batterie la nuit, prendre un café le matin, pour les cérémonies Vaudou, les mariages, écrire des chansons, il semble que ce soit un endroit pour se connecter, je passe devant ce pont tous les jours et même si j’ai écrit la chanson il y a plus de 15 ans, il est toujours le même. J’espère vraiment que tous ceux qui lisent cet article auront un jour l’opportunité à se tenir sur ce pont un verre dans la main de voir la lune se refléter dans l’eau, alors vous comprendrez ce que signifie cette chanson pour vous. J’aime toujours cette chanson, mais je ne la joue plus en live. Le quartier, la ville où j’ habite et le bayou Saint-John sont des endroits merveilleux pour vivre et trouver l’inspiration.

Juste après Katrina, vous enregistrez chez vous un album très spécial, avec des sentiments très forts et de superbes chansons aussi. Quand quelqu’un compose une chanson comme « Poor man’s Paradise » c’est surement difficile de la chanter pour la première fois. Pouvez-vous nous parler des circonstances de cet enregistrement si particulier ?

J’ai l’impression que la chanson « Poorman’s Paradise » s’est écrite toute seule, d’elle-même, suite à l’évacuation totale et obligatoire de la ville de la Nouvelle-Orléans en Septembre 2005 (après l’ouragan Katrina). Beaucoup de gens sont restés sur place ne sachant pas que la ville serait bientôt sous l’eau, certains ne sont jamais sortis de chez eux. D’autres ont été contraints de quitter leur maison, en bus ou en avion vers des endroits qu’ils ne connaissaient pas. Beaucoup de ces personnes évacuées n’avaient plus rien. Il a fallu des mois avant qu’ils ne soient autorisés à revenir en ville. Mais avec peu d’argent, plus de travail, plus de maison, la plupart des personnes évacuées se sont installées là où on les a envoyées. Les premiers qui sont revenus ont dû essayer de donner du sens à ce retour. Recommencer ou abandonner et partir. Ceux qui resteraient devraient vivre dans une situation très dure, Pas de téléphone, pas d’épicerie, pas de station-service, pas d’hôpital, sans eau ni électricité. Aggravée par les dangers de beaucoup de gens désespérés, des forces de polices absentes, aucun système judiciaire ni service de la ville.

Une des premières choses à faire après le retour était de contacter votre compagnie d’assurance. Tout dépendait de votre assureur, des dégâts qu’avait subi votre maison et leur coût. C’est là que commençait l’autre cauchemar. Il y avait des immondices, des voitures et des camions inondés jonchaient les rues, des réfrigérateurs hors d’usage contenant des restes alimentaires pendant des mois pourrissaient partout dans les rues. La poussière et la puanteur semblaient s’insinuer en tout. A cette époque les bars de quartiers fonctionnaient grâce à des générateurs et à la lumière des bougies, les musiciens se regroupaient pour apporter un peu de joie, prendre un verre avec les ouvriers du bâtiment, des travailleurs de la FEMA et des experts des assurances. Il n’y avait ni TV, ni PC, ni concerts. Alors un feu de camps dans un jardin, quelques bougies sous un porche et c’était l’occasion de faire un peu de musique, de partager une boisson chaude. Les temps étaient durs en effet. Beaucoup des paroles de « Poorman’s Paradise » ont été écrites pendant cette période, dans mon arrière-cour, sous un grand pin brisé en deux avec le fil du téléphone accroché à ses branches. J’aurais aimé enregistrer certaines de ces nuits. L’ensemble de la session a été enregistré dans le salon de ma maison . Anders Osborne m’a aidé à choisir qui parmi mes amis participerait à cette production. C’est incroyable, mais tous ceux que nous avons appelé ce jour-là ont répondu présent et ils étaient prêts à jouer immédiatement. Enregistré en un jour et mixé en deux, l’idée était de simplement chanter et jouer rien de plus, pas de répétition, le son le plus naturel possible. Ensuite, nous avons diffusé localement l’enregistrement ce CD « édition limitée » pour les gens de la Nouvelle-Orléans. Sorti le jour de l’ouverture du New Orleans Jazz and heritage festival 2006, c’est ma meilleure vente d’album à ce jour ce qui est amusant car nous l’avions fait pour qu’il soit distribué gratuitement.

“The lord is waiting” marque un tournant dans votre musique on dirait. Peut-être que votre association avec Stanton Moore et Anders Osborne était très importante pour coller ce son brut à vos nouvelles compositions. ? Comment êtes vous parvenu à ce projet reussi qui gagne un award à Memphis ?

« The Lord is waiting » est né du travail que je faisais avec le producteur Anders Osborne. Nous faisions un concert hebdomadaire avec Anders et John Fohl, une nuit d’auteurs de chansons. Chacun de nous apportait de nouvelles chansons à chaque session, les gens venaient juste pour être le premier à entendre des chansons inédites. Anders a été touché par la chanson « The Lord is waiting and the Devil is too » et m’a demandé si j’avais d’autres titres tout aussi intenses. J’avais beaucoup de problèmes personnels à l’époque et ces chansons semblaient juste s’écouler hors de moi. Anders a choisi les meilleurs et nous avons décidé d’enregistrer sans bassiste afin de faire ressortir la batterie et les graves de la guitare, mais surtout de donner de l’importance au chant et à l’harmonica. Je n’avais jamais fait de disque qui n’avait que des solos d’harmonica et je n’étais pas sûr que ça marche. Je rends hommage à Anders pour cet enregistrement et pour avoir convaincu le batteur Stanton Moore, leader des Galactic, de venir travailler avec nous. Cela restera un enregistrement majeur dans ma carrière, qui a changé les choses pour moi, pour toujours. Et qui pourrait peut-être bien devenir la sonnerie de téléphone de quelqu’un…

Votre album suivant semble être dans la même veine que « The Lord is waiting » mais avec des ingrédients supplémentaires. Robert Mercurio, le bassiste de Galactic vous a rejoint, vous jouez un peu d’accordéon … L’ambiance général de cet album semble plus douce, peut-être comme l’endroit où il a été l’enregistré, à Maurice en Louisiane. Vous avez enregistré dans le studio de Bobby Charles, légende louisianaise, compositeur fétiche de Fats Domino,? L’avez-vous rencontré avant sa mort ?

Le dernier album également produit par Anders s’est avéré être une combinaison de « The Lord is waiting » et de mes enregistrements précédents. Nous ne voulions pas refaire « The lord is waiting », mais notre équipe semblait fonctionner si bien que nous avons décidé de continuer et d’ajouter Robert Mercurio, le bassiste des Galactic. A nouveau, Anders a choisi parmi mes démos les chansons qu’il voulait utiliser. j’aime cet enregistrement. Anders est en grande partie responsable du son. J’ai souvent enregistré au studio Dockside de Maurice en Louisiane, où ont eu lieu beaucoup de grandes sessions. Bobby Charles est resté là-bas pendant des jours et des jours dans les années 90. Je ne l’ai jamais rencontré. La seule fois où je l’ai vu nous enregistrions et il était dans la salle de contrôle, où selon la légende il vivait. Au moment où j’ai fini la piste, je suis revenu dans la salle de contrôle, il était parti…

Traduction : CAROLINE MAIRE

À noter que depuis cette interview, Johnny Sansone a sorti un nouveau et passionnant disque, The Girl from the levee, dont nous parlerons bientôt.