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French Quarter Festival 2018,
New Orleans, Louisiana

1 – Chroniques louisianaises

Une série de chroniques à suivre de Stéphane Colin, président du MNOP, pour ABS Magazine sur le French Quarter Festival 2018.

Matassa au Congo

Le French Quarter Festival est un moment plus qu’un festival stricto sensu. Dans l’ombre du tentaculaire New Orleans Jazz Festival et de ses 600 000 spectateurs en deux week-ends déversés à distance sur l’hippodrome de la ville, le « petit » festival déploie ses scènes à même le Quartier Français. La musique distillée est variée mais purement locale. Il fait bon se promener au bord de Mississippi et passer d’une scène à l’autre, au rythme d’un déhanché de second line de Brass Band.

Un festival qui rend hommage aux musiques de la ville et auquel on avait envie en retour une fois encore de rendre hommage à sa manière vagabonde et décalée. Notes éparses sans réel lien, si ce n’est ce son local, son bricolage perpétuel et les réminiscences que chaque note, chaque coin de rue et chaque rencontre engendrent. Notes à Nola…

Mardi 10 avril 2018

8 heures. St Philipp Street, Backyard frisquet. Un chat noir-orange-hirsute, façon gel de poil mal reparti, file entre les pattes. Au fond du port, les sirènes des bateaux. Temps d’orage frais, « when my dream boat comme homes » : une impression d’intemporalité qui perdure depuis la veille, l’aéroport provincial qui ressemble au vieux Fort de France, une patte caraïbe de langueur habitée, la traversée du vieux Treme en voiture en longeant Armstrong Park alias Congo Square. Non loin de la maison du batteur Shanon Powell, un jeune couple s’élance et s’embrasse.

Les caresses semblent dolentes, rythmées par le backbeat de Shanon. Un pont Congo, noir/créole, pour passer de Treme à la rue de Brad Pitt dans le Quartier Français. Une précocité de matin de décalage horaire pour renforcer le feeling de léthargie abandonnée. Un soleil encore pâle, une fraîcheur de chat hérisson pas vraiment levé. On croise Burgundy Street, la rue Bourgogne, en repensant au blues éponyme du clarinettiste Georges Lewis, bluesman de vieux jazz, jamais réellement adoubé par les instances décidantes. Serait-ce du Jazz ou du Blues ? Joue t’il moins bien que Mezz Mezrow ? Questions d’instances… Sol y sombra rue de Bourgogne… Au balcon de Royal Street, un perroquet en ferraille est perché sur un tournesol du même métal. Sur le bitume d’en bas, l’orchestre de rue reprend un Bill Bailey lancinant. La trompette en cornet passant. On y est ! Plus tard, on fera la queue pour la première fois au Préservation Hall. De multiples séjours dans cette ville pour ne jamais être venu là. Des pudeurs de jeune fille, la peur d’être considéré comme partie prenante d’un bétail touristique, on se perd en conjectures.

À l’intérieur, la moisissure des murs fait tout autant partie du décor que les portraits antiques de musiciens. Immuable comme les standards à 10 dollars. On multiplie par deux pour le When the Saints et Shanon Powell apparaîtra derrière les percussions. Une formule magique plus sûre qu’un Abracadabra, plus réelle qu’un froissement d’ailes d’ange. Les baguettes du drummer font le reste. On reste bouche bée devant un tel apport logistique. Devant, le trompettiste Wendel Brunious fait dans la prestance. Tiré à quatre épingles, pochette rouge débordant précautionneusement du blazer à boutons dorés, le “Clark Gable créole” déroule cette faconde sensible qui l’avait fait se précipiter, il y a quelques années, au soutien d’un pianiste italien dans un parc périgourdin… Pas de Kurt Weil ici, mais une tendresse incommensurable pour des mélodies surannées. Sweet Emma, chanteuse et pianiste originelle du lieu, pourrait surgir dans l’instant qu’on n’en serait pas plus surpris. Un décor de film façon Kid de Cincinnati pour mieux rompre avec la réalité de carton-pâte.

Non loin de là, Bourbon Street dégueule son lot de congressistes en goguette en mal de boîtes à strip. Passage obligé pour revenir sur ses pas vers Frenchmen Street. Le Brunch du Rose Nicaud est oublié depuis longtemps. En face, au Spotted Cat, Melishia Lake fait sa Bessie Smith. Gimme a Pig Foot and a Bootle of Gin. La femme tatouée chante avec un naturel de temps suspendu, facile et habité. Un zig zag digne d’une cuite à la Golden Tavern pour arriver au Snug Harbor. Club précieux, tellement surclimatisé, qu’on se demande pourquoi la serveuse propose des Cuba libre en lieu et place de vin chaud à la cannelle…

Sur scène, pas besoin d’effluves alcoolisés pour goûter le trio superlatif. Stanton Moore en leader/batteur « as usual », Torkanowski au piano et James Singleton à la contrebasse. What else ? Trio tout terrain prêt à toutes les bordées sous toutes les latitudes. Java et All These Things, les deux morceaux d’Allen Toussaint, ne s’attendaient pas forcément à tel traitement. Iconoclaste et respectueux, tempétueux et apaisé, le trio emporte tout sur son passage. À deux pas de la scène, la cohésion, l’entente réajustée à chaque instant est plus que palpable. On se surprend à regarder la montre. Non pas qu’on trouve le temps long. Bien au contraire. La peur qu’il file trop vite et nous arrache plus tôt qu’escompter, à l’instant de grâce…

Meschelia Lake

Une série de chroniques à suivre de Stéphane Colin président du MNOP, pour ABS Magazine,
sur le French Quarter Festival 2018.


Légende photo : Affiche officielle de l’édition du French Quarter Festival 2018, Courtesy of Rebecca Sell au staff du FQF.

Crédit Photo : Randy Leo Frechette “Frenchy”