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L'Aventure Lousiane

Tout au long de cette année, nous allons suivre les tribulations de Nathalie, bénévole MNOP, partie durant quelques mois à la Nouvelle-Orléans. Au travers de ses mots, Natalie nous offre un témoignage sincère et réel de NOLA.

« O you pretty little thing
You’re leaving me, your man to go
And you’ll see, how that breaks my heart
When you go so far from me

O you know that I
Will always be there for you, never forget
O listen to my words, observe me well, little girl
I’ll never leave you, alone in misery.
 »

Lost Bayou Ramblers – Sabine Turnaround

24 –Musique Cajun, Louis Michot des Lost Bayou Ramblers

« 1er février 2019,

J’ai vu les Lost Bayou Ramblers pour la première fois sur scène en avril dernier au French Quarter Festival de la Nouvelle-Orléans. C’était drôle d’entendre Louis Michot, le chanteur, chanter en Français Cajun, sur la musique énergique de ces compères. Je les revus un samedi après-midi pluvieux à la brasserie Bayou Teche Brewery à Arnaudville, leur fief près de Lafayette en octobre ; c’était un super concert, ils ont fait danser tout le monde.

Avec huit albums, une nomination aux Grammys, des contributions au film Beasts Of The Southern Wild, nommé aux Oscars, et en tournée avec Arcade Fire et les Violent Femmes, les Lost Bayou Ramblers continuent à se produire bien au-delà de leur Louisiane natale. Le groupe est au carrefour entre les courants de la culture louisianaise, dans la zone un peu floue située en le Cajun et le Créole, le conventionnel et l’innovation.

Ce combo de musiciens louisianais éclectiques mené par les frères Louis Michot (violon et chant) et André Michot (accordéon et lapsteel), rejoints par Bryan Webre (basse électrique), Johnny Campos (guitare électrique), Eric Heigle (électronique et guitare acoustique) et Kirkland Middleton (batterie) mettent en commun une expérience cumulée de 17 ans de tournées, enregistrements et collaboration pour la création de leur dernier album Kalenda avec des résultats probants. 

Le groupe des Lost Bayou Ramblers a été fondé par les frères André et Louis Michot, qui jouaient de la musique Cajun roots, apprise quand ils étaient membres du groupe familial fondé par leur père et leurs oncles dans les années 80, « Les Frères Michot ». Les frères ont rapidement commencé à jouer dans les clubs et festivals de toute la Louisiane ; ils ont fait passer la musique traditionnelle avec laquelle ils ont été élevés à de nouveaux niveaux d’énergie rythmique et de spontanéité, produisant les labels punk et psychédéliques donnés au groupe par les critiques avec les années 


Voici un excellent article du magazine de la Nouvelle-Orléans, Antigravity, avec une interview de Louis Michot évoquant ses projets actuels. — ANTIGRAVITY, New-Orleans Alternative to Cultur.

L’HISTOIRE : LOUIS MICHOT des LOST BAYOU RAMBLERS, MELODY MAKERS & MORE par Holly Devon

La première fois que j’ai entendu jouer Louis Michot, c’était il y a quelques années à une fête. Je n’avais jamais entendu parler des Lost Bayou Ramblers, mais quand il a saisi son violon pour une improvisation avec quelques uns des autres membres du groupe, il était clair que ces musiciens étaient d’une toute autre trempe. Ils n’ont joué que quelques morceaux, mais qui ont réussi à donner pour le reste de la soirée une atmosphère électrifiée à la fête et je me suis souvenu avoir pensé que cette musique était un remède fort puissant.

Michot est un chanteur au charisme indéniable, mais ce que je trouve le plus exceptionnel quant à ses qualités de musicien, c’est la manière qu’il a de rester fidèle à ses sources. Pour Michot, jouer de la musique régionale traditionnelle, ce n’est pas rester bloqué dans le temps ; c’est entrer en contact avec les ancêtres et s’assurer que la mémoire de l’histoire étrange et longue de la Louisiane perdure. Parfois, cela signifie jouer de la manière dont les musiciens avec lesquels il a grandi jouaient. D’autres fois, cela signifie jouer une jam expérimentale Cajun de 40 minutes comme « The Stoned », qui est sortie sous son propre LP sur le nouveau label de Michot, Nouveau Electric Records.

Michot et les Ramblers ont collaboré avec des musiciens de tout le pays et du monde entier, des légendes louisianaises comme Dr John aux grands du rock’n’roll comme les Violent Femmes et Spider Stacy de The Pogues. En restant ouvert à tous les types de son, Michot permet aux traditions régionales de vivre et d’évoluer. En résultat, sa musique sert de carrefour où le passé, le présent et le futur de la Louisiane convergent pour donner un concert qui déménage.

Je sais que vous et les Ramblers êtes en pause depuis un moment, mais vous continuez à jouer avec les Melody Makers. Parlez nous de ce projet, qui est dans le groupe et qu’êtes vous en train de préparer ?

  • Les Melody Makers est un groupe de violon. C’est une manière pour moi de toucher ce répertoire à demi oublié de musique Cajun qui n’a jamais été enregistré. Avant que les accordéons ne s’immiscent dans la musique, c’était surtout du violon. Et il n’y a vraiment que peu d’enregistrements de violon qui rapportent tous ces rythmes de danse différents que l’on a perdus avec l’ère de l’accordéon, quand on est passé aux valses et deux pas et au blues. Pendant un moment, les Melody Makers étaient n’importe qui, n’importe où et tout en impro. Pour ainsi dire, je commençais une chanson et tous se demandaient s’ils la connaissaient déjà, ce qui fonctionnait à merveille. La pertinence du groupe était de me donner une chance d’essayer toutes ces vieilles mélodies de violon qui sont si belles, mais pas toujours faciles à reprendre car elles ne sont pas comme la musique Cajun moderne. Elles ont des rythmes et arrangements différents, et beaucoup sont comme un autre dialecte dans le langage musical. Depuis les débuts du groupe à Brooklyn en 2015, j’ai finalement sélectionné un fantastique groupe de musiciens.
    Il y a Bryan Webre des Ramblers à la basse, puis Kirkland Middleton à la batterie ; il joue dans le groupe depuis environ deux ans, depuis qu’il a 19 ans et il est ensuite devenu le batteur des Lost Bayou Ramblers un peu plus tard.
    Il y a ensuite Mark Bingham, à qui appartient les Piety Street Recording Studios. C’est un producteur et guitariste hors du commun qui apporte tant de décennies d’expérience au groupe. Il a travaillé avec tellement de personnes avec les années, de Boozoo Chavis et Dirty Dozen à Allen Ginsberg et R.E.M. Mais il n’a jamais vraiment joué de la musique Cajun, il n’a donc pas de notions préconçues. Il joue simplement comme il le sent, et pas comme on « devrait » jouer de la musique Cajun. C’est génial.

Est-ce la musique avec laquelle vous avez grandi ?

  • J’ai grandi avec une idée moderne de la musique Cajun « traditionnelle » mais c’est en fait un tout autre monde de musique dans lequel j’essaie de puiser. Le groupe de violons n’existe pratiquement pas à présent. Quand vous commencez à chercher dans les anciens enregistrements, vous commencez à découvrir des choses qui sont différentes de la musique Cajun avec laquelle j’ai grandi, et je me suis demandé pourquoi les gens ont-ils arrêté de jouer ces mélodies. L’une des raisons est que c’est un registre mélodique différent de celui de l’accordéon ; si vous retirez cela, cela devient un tout autre morceau. L’accordéon est apparu en Louisiane dans les années 1800 mais au changement de siècle, ces grands magasins ont commencé à vendre des accordéons de la marque Sterling et Monarch, les mettant ainsi à disposition du public et ils avaient ce rythme de danse exceptionnel. Nous avons donc perdu cette fantastique tradition de la musique au violon car elle n’était pas assez populaire. Comme toute culture, cela évolue.

Cela me rappelle du plongeon que vous avez fait avec votre album, Kalenda, une référence à une danse qui est un lien historique entre la Louisiane et la Caraïbe.

  • Oui, je pense que comme nous sommes dans une zone qui est définie par la ségrégation post-guerre civile, on risque d’oublier que la Louisiane a une histoire bien plus complexe que cette version blanche et noire simplifiée. Je pense que Kalenda est une représentation de ce que nous avons en commun. Cela nous montre à quel point chaque culture a contribué à notre société. Je l’ai entendu pour la première fois avec la chanson « Allons Danser Colinda, » (Lets Dance With Colinda). Dans la chanson, Colinda (qui s’écrit souvent Kalenda ou Calinda) est une fille et elle doit sortir avec un chaperon car tous les garçons veulent danser avec elle. Mais j’ai réalisé ensuite que Colinda n’est pas une fille, c’est une danse, un rythme qui vient de cette histoire partagée. C’est une danse sexuelle, c’est pourquoi elle a besoin d’un chaperon. Que ce soient les espagnols, les français ou les africains, tout le monde adorait la danse et elle est restée quelques siècles avant de devenir une chanson rock’n’roll. En étudiant la musique et en essayant de creuser plus profond, vous découvrez encore plus de choses sur votre peuple. L’histoire ancienne s’insinue à travers la musique, vous pouvez la prendre au pied de la lettre mais avec les années, la langue et l’histoire se révèlent à vous. Cela puise dans ma propre histoire, celle de la famille Michot qui venait d’Haïti.

L’un des aspects les plus distinctifs de vos chansons, de celles que vous jouez avec les Ramblers aux chansons des Melody Makers, c’est que vos paroles sont souvent en français. Comment est-ce que la langue joue un rôle dans votre sens de la connexion entre la musique et l’histoire ?

  • La raison pour laquelle j’adore autant le français, c’est que cette langue contient tellement d’histoire et de connaissances. Plus j’en apprends à son sujet, plus j’en apprends sur moi et ma place dans le monde. Je pense que si la musique n’était pas devenue si populaire et n’avait pas aussi bien réussi commercialement, la langue aurait eu tendance à disparaître beaucoup plus tôt. Tout est connecté. Ce que j’ai réalisé, c’est que la musique est véritablement une expression de qui vous êtes. C’est comme puiser dans qui vous êtes et l’humanité à laquelle vous appartenez. Cela vient de l’intérieur et c’est intégré dans l’histoire entière. C’est pourquoi je ressens un tel besoin d’apprendre la langue : je me sens incomplet sans elle.

Vous parlez du français en général ici ou bien du français de Louisiane ?

  • Le dialecte local est plein de codes. Certains mots en français de Louisiane ne veulent rien dire en français standard et vice versa. Cela change avec chaque ville et chaque rue et chaque personne ; le dialecte est toujours en chasse de lui-même. Ma femme travaille beaucoup en permanence avec le dialecte et les mots, en écoutant beaucoup de gens de Ville Platte. Elle écoute tous les jours et anime parfois l’émission de radio  [La Tasse de Cafésur 92.5 FM KVPI] et elle trouve sans cesse des mots qui ont l’air de sortir des années 1500, des choses qui ont été apportées par des gens alors et qui sont encore utilisés aujourd’hui.

Avez-vous grandi en parlant le français de Louisiane ?

  • Pour ma génération, c’était toujours un code secret que les anciens utilisaient pour parler entre eux. Je ne savais pas que c’était du français, c’était juste la langue que les anciens parlaient. Puis, quand vous grandissez, soit vous ne l’apprenez jamais, soit vous apprenez cette base de français standard d’abord. C’est très difficile d’apprendre ici, car il n’y a pas énormément à apprendre oralement. J’ai fait ce que beaucoup de ma génération ont fait ; j’ai été à l’Université de St Ann en Nouvelle-Écosse. C’est un programme d’immersion de cinq semaines qui a aidé des centaines, sinon des milliers de personnes de ma génération. Vous y allez et vous entendez tous ces noms de famille des gens là-bas, Comeau, Saulnier, Leblanc ce sont nos cousins Acadiens lointains qui sont restés. Je pouvais à peine parler français quand je suis arrivé, mais dès que j’ai commencé à apprendre, c’est venu rapidement et c’était comme si cela sortait automatiquement en français cajun comme je l’avais entendu ainsi toute ma vie. J’ai donc étudié cinq semaines, puis j’ai fait du stop dans le Canada occidental pendant quelques mois. J’avais mon violon, je jouais dans les rues, je jouais pour des trajets. Le fait d’étudier les mots des chansons m’a aidé à apprendre la langue. Il faut un certain temps pour apprendre le français et le violon et en voyageant, j’ai pu être éloigné des gens. Quand je commençais à ennuyer quelqu’un, je changeais d’endroit.

Avez-vous toujours su que vous vouliez revenir ?

  • Comme tous les ados, la première chose que vous voulez c’est absolument partir de l’endroit où vous êtes. Mais peu de temps après l’avoir fait, j’ai réalisé la chance que j’avais d’être d’où je venais. Un an après être rentré du Canada, nous avons commencé les Ramblers. Mon frère avait appris l’accordéon à la maison pendant que j’apprenais le violon sur la route. Les voyages s’étaient transformés en musique. Je n’avais jamais pris la décision d’être musicien ; la musique m’a aidé à voyager, voyager m’a aidé à jouer de la musique. Ensuite [quand je suis rentré], un de nos amis nous a invité à venir jouer et nous n’avions pas de nom, alors notre copain, Ryan Domingue, paix à son âme, nous a baptisés les Lost Bayou Ramblers. Nous sommes maintenant dans notre 20ème année.

C’est incroyable l’énergie que vous mettez dans vos concerts, vu que vous cela fait si longtemps que vous êtes sur scène. Comment faites-vous en sorte que la musique reste originale ?

  • Ce que j’apprécie, c’est de faire des trucs différents et m’amuser avec. C’est essayer de faire de nouvelles choses plutôt qu’un concert parfait, note pour note, on s’ennuie rapidement. C’est comme ce que j’ai dit sur les Melody Makers. Je ne cherche pas forcément des gens qui aiment la musique Cajun, mais simplement des gens qui aiment la musique. Nous avons toujours des gens de Lafayette qui jouent tous les styles de musique différents. Très souvent, je trouve que les concerts live recréent les sessions en studio, mais avec vous les gars, les concerts live sont si surprenants. Je me demande si vous devez presque prévenir votre public de ne pas venir en s’attendant à quelque chose qui réponde à leurs attentes préconçues. Nous avons vraiment dû passer par des périodes difficiles avec notre public. Si vous jouez de nouvelles choses auxquelles ils ne sont pas habitués, ils ne vont peut-être pas aimer, mais s’ils veulent toujours voir la même chose, alors ils sont au mauvais endroit. Les gens attendent certaines choses. Nous sommes un groupe Cajun et nous sommes fiers d’être dans cette catégorie, mais notre état d’esprit fait que cela a toujours été une culture qui s’est adaptée à son époque et elle s’est perpétuellement renouvelée pour survivre.

Parlez-moi donc de la résidence que vous venez de faire et de l’album qui va en découler ?

  • John Zorn m’a invité à faire une résidence lors de laquelle vous faites douze concerts totalement différents pendant six jours. J’ai vraiment été honoré qu’on me le demande. J’ai organisé ces concerts en commençant par le groupe familial, Les Frères Michot. Spider [Stacy] est arrivé, et les Melody Makers, Leyla McCalla. Je voulais en faire un qui était totalement improvisé avec Johnny Campos, Brian Webre, Kirkland Middleton, Ryan Brasseaux (qui était notre premier batteur avec les Ramblers, à présent il est responsable d’études à Yale) et ensuite un batteur de free-jazz de Lafayette qui vit à Brooklyn, nommé Jason Ribera, plus son saxophoniste Jeff Tobias. On ne faisait que s’amuser en fait. On est parti d’une mélodie Cajun et on l’a laissée nous emmener là où elle nous emmenait pendant 40 minutes. C’était vraiment une expérience irréelle. J’ai décidé d’en faire le premier LP sur ce label de disque que j’ai lancé l’année dernière, Nouveau Electric Records. « La raison pour laquelle j’adore autant le français, c’est que cette langue contient tellement d’histoire et de connaissances. » Plus j’en apprends à son sujet, plus j’en apprends sur moi et ma place dans le monde.

Quelle est la vision derrière le label de disque ?

  • J’avais envie de faire ce label de disque depuis quelques années et le 1er janvier 2018, j’ai pensé qu’il était temps. Je trouve qu’il y a tellement de musique incroyable ici, autour de moi, qui ne peut tout simplement pas être cataloguée dans un genre Cajun/zydeco. C’est une musique unique en son genre. Je sais qu’il est difficile pour des groupes et des artistes d’enregistrer un disque et de le promouvoir, c’est comme faire huit différents jobs à la fois. La mission principale du label est celle-ci : nous devons créer quelque chose de façon à pouvoir promouvoir à la fois la musique expérimentale et traditionnelle de la Louisiane du Sud. Une partie est en français, une partie ne l’est pas, mais nous pouvons les aider à emmener leur musique plus loin qu’il ne le ferait autrement.

Qu’est-ce que cela fait de gagner le Grammy pour « Best Regional Roots » ?

  • Dans notre catégorie, on a la musique Amérindienne, Cajun et Zydeco ; cela peut être un groupe Hawaïen, un de la Nouvelle-Orléans, de sorte que vous avez toutes ces sous-cultures diverses en compétition. La musique est complètement différente mais ce que nous avons en commun c’est que c’est notre propre rythme et nos propres langues et que nous jouons pour nos publics. Les Grammys peuvent être tellement politiques, donc c’était bien pour nous car lorsque nous avons gagné, nous ne faisions pas de politique. C’est important pour nous que cela ait eu lieu après l’une de nos meilleures manifestations artistiques sans avoir demandé à personne de voter pour nous. C’est excitant d’attirer des gens vers une musique à laquelle ils ne se seraient peut-être jamais intéressés autrement, mais nous ne le faisons que pour nous et pour nous permettre d’être libres artistiquement. Tu espères que le résultat soit tel que tu ne doives pas te restreindre à la case qu’on t’a attribuée et tu espères qu’en expérimentant ainsi, les gens réagiront. »

Lost Bayou Ramblers – Live on KEXP Studio


N’hésitez pas à parcourir en plus de cette chronique le blog de Nathalie :
laventurelouisianaise.blogspot.com/2018/09/welcome-to-my-new-world.html


Crédits Photos : Crédits Photos : Lost Bayou Ramblers, WRUR.