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L'Aventure Lousiane

Tout au long de cette année, nous allons suivre les tribulations de Nathalie, bénévole MNOP, partie durant quelques mois à la Nouvelle-Orléans. Au travers de ses mots, Natalie nous offre un témoignage sincère et réel de NOLA.

37 – Jon Cleary

« 11 mai 2019,

Avec la sortie de GoGo Juice sur FHQ Records, le pianiste Funk master de la Nouvelle-Orléans Jon Cleary était revenu à l’écriture et l’enregistrement de la musique originale qui lui a valu les louanges de la critique depuis son album de 1999, Moonburn.

Jon Cleary est renommé dans le monde entier comme pianiste et guitariste accompli tout en étant un chanteur profondément éloquent. Ses trente-cinq ans de présence sur la scène musicale de la Nouvelle-Orléans lui ont permis de devenir un pair respecté d’icônes de la ville tels que Dr John et Allen Toussaint. Toussaint a réservé du temps dans son agenda bien chargé pour écrire la plupart des arrangements de cuivres sur GoGo Juice, apportant ainsi une symétrie à l’enregistrement de Cleary d’un album entier des chansons de Toussaint, intitulé Occapella, qui fut acclamé en 2012, année de son passage au Festival MNOP de Périgueux.    

Outre la touche de Toussaint, GoGo Juice explose totalement avec l’accompagnement d’experts comme le guitariste Shane Theriot, son compère pianiste et chanteur Nigel Hall, et les cuivres des Dirty Dozen, ainsi que les membres du groupe de Jon Cleary, The Absolute Monster Gentlemen.  Le producteur récompensé par un Grammy Award, John Porter, met son CV distingué, qui inclut des projets avec des pointures comme Elvis Costello, Carlos Santana et B.B. King, entre autres au service de GoGo Juice.         
  
Une telle diversité caractérise l’essence du travail et de la carrière de Jon Cleary. Bien que profondément ancré dans les canons pianistes de la Cité du croissant, de Jelly Roll Morton à Fats Domino en passant par Art Neville, James Booker et bien d’autres, Cleary utilise l’excellence pianistique de ce siècle comme point de départ pour forger son propre style unique et éclectique. Comme on peut l’entendre dans une variété de grooves et textures de GoGo Juice, le son de Cleary intègre des influences aussi diverses que la soul des années 70, le gospel, le Funk, les rythmes afro-caribéens (et notamment afro-cubains) et bien plus. « J’adore le R&B de la Nouvelle Orléans », explique Cleary.  « Je l’étudie, j’en suis un fan, avant tout. Mais cela ne rime pas à grand chose de ré-enregistrer les anciennes chansons, bien que dans mes concerts solo, notamment à la Nouvelle-Orléans, je mette un point d’honneur à essayer de continuer à faire vivre la tradition du pianiste/chanteur de R&B qui disparaît rapidement, en jouant les anciennes chansons qui risquent d’être oubliées. Pour ce qui est de l’enregistrement, je pense que les meilleurs disques de R&B de la Nouvelle-Orléans sont ceux qui utilisent ce qui s’est passé avant mais tout en ajoutant quelque chose de nouveau. En écrivant de nouvelles chansons, vous canalisez toute la musique que vous absorbez à travers votre propre ensemble de filtres individuels, et ce qui est amusant, c’est de voir de qui en émerge. »

Cleary a brillamment obtenu cette synthèse désirée d’originalité ancrée dans la tradition et progressiste sur GoGo Juice. Du morceau infusé de ska « Pump It Up » à celui plein de vie inspiré des « second line » « Boneyard », de la ballade introspective digne d’une confession « Step Into My Life » au Funk tumultueux de « Getcha GoGo Juice », de la syncope exquise nonchalante de « Love On One Condition » à la sensation impulsive soul du sud de « Beg, Steal ou Borrow » GoGo Juice est une profonde déclaration personnelle de la part de Jon Cleary et brille comme un joyau à plusieurs facettes de grooves variés.
  
L’amour et l’affinité de Jon Cleary pour la musique de la Nouvelle-Orléans lui vient du village rural britannique de Cranbrook, Kent, où il a été élevé dans une famille musicale. Les grand-parents maternels de Cleary jouaient sous les noms de scène respectifs de Sweet Dolly Daydream et Frank Neville, « The Little Fellow With The Educated Feet », elle comme chanteuse, et lui comme danseur de claquettes.  Son père était un adepte du « skiffle » des années 50 et lui apprit les rudiments dès qu’il fut assez grand pour jouer de la guitare. A l’adolescence, Cleary s’intéressa de près à la musique Funk, achetant des disques et étudiant intensément leurs labels et couvertures d’album afin de glaner autant d’informations que possible. Un tel examen révéla que trois chansons qu’il aimait en particulier, « Lady Marmalade » de Labelle, la version de Robert Palmer de « Sneakin’ Sally Through the Alley » et l’interprétation de Frankie Miller de « Brickyard Blues »,  ont été attribués à Allen Toussaint comme auteur, producteur ou les deux. Les connaissances de Cleary se sont énormément développées quand son oncle, le musicien Johnny Johnson, rentra d’un séjour à la Nouvelle-Orléans au début des années 70 et ramena deux valises pleines d’obscures rares 45 tours locaux, qui ont permis à l’adolescent qu’était Cleary de poursuivre son étude du R&B en profondeur, en portant une attention spéciale au son de la Nouvelle Orléans qui le captivait de plus en plus. 

Dès qu’il fut assez âgé pour quitter l’école en 1980, Cleary s’envola pour la Cité du croissant. Quand son vol atterrit, un taxi l’emmena directement au Maple Leaf, un bar funky d’Uptown, dans lequel jouaient des légendes du piano de la Nouvelle Orléans comme Roosevelt Sykes et James Booker. Cleary obtint un petit boulot, celui de repeindre le club et vécu à quelques pas pendant un temps, ce qui lui donna un accès gratuit illimité à toute la musique de la Nouvelle Orléans qui s’y jouait. Une soirée, comme James Booker n’était pas venu, le manager du club insista pour que Jon monte sur scène et joue avant que les clients payants n’aient demandé un remboursement. Soudainement sous les feux de la rampe, Jon était tout à fait prêt à jouer son premier concert payant à la Nouvelle-Orléans, et bien qu’il soit arrivé en ville comme guitariste, ses débuts furent aussi la première étape de sa carrière en tant que pianiste. 

Cleary fut bientôt au carrefour existentiel du choix entre consacrer sa vie à la musique de la ville ou bien rentrer en Angleterre. Cleary choisit la Nouvelle-Orléans et il accompagna rapidement de vénérables légendes du R&B (et les héros de son enfance) comme les guitaristes Snooks Eaglin et Earl « Trick Bag » King, et les chanteurs Johnny Adams et Jessie Hill.

En 1989, Cleary avait enregistré le premier de ses huit albums, y compris le nouveau GoGo Juice. Ses performances d’un niveau de plus en plus élevé ont révélé un niveau de versatilité experte qui mena à l’enregistrement de sessions et de tournées internationales, dans une gamme stylistique très large appropriée, dans les groupes de Taj Mahal, John Scofield, Dr. John et surtout, Bonnie Raitt. En qualité d’auteur, il écrivit et co-écrivit des chansons avec et pour Bonnie Raitt et Taj Mahal et la décennie qu’il passa à travailler avec Raitt l’inspira à surnommer Cleary sans réserve, « la neuvième merveille du monde ».

Jon Cleary quitta le groupe de Bonnie Raitt en 2009 pour se concentrer sur sa propre musique.  Et à présent, 35 ans après son arrivée à la Nouvelle-Orléans, Cleary s’est affirmé de façon éloquente, définitive et artistique à la fois classique et futuriste. « Le Funk est la musique folk ethnique de la Nouvelle Orléans, » déclare Cleary «  et je voulais infuser dans GoGo Juice un son fidèle à la ville que j’adore. C’est le style de disque qui ne pouvait être fait qu’à la Nouvelle-Orléans. » Un autre élément essentiel pour Cleary était que les membres de son groupe soient aussi des chanteurs. Les gars de son premier groupe, the Absolute Monster Gentlemen, le bassiste Cornell Williams, le guitariste Derwin “Big D” Perkins et Jeffrey “Jellybean” Alexander, qui venait de la communauté gospel, correspondaient tout à fait à cette définition.

On peut dire la même chose des artistes de base figurant sur le nouvel album ainsi que le groupe de tournée très occupé de Cleary, dont le batteur/chanteur A.J. Hall et son ami de longue date bassiste/chanteur Williams. « Avec trois voix, vous pouvez couvrir l’essentiel pour harmoniser et donner un cadre complet, » dit Cleary. Quand le budget le permet, le pianiste, organiste et bien sûr chanteur Nigel Hall, avec qui Cleary s’est lié d’amitié après avoir découvert leur admiration mutuelle pour le chanteur Donny Hathaway, vient également les rejoindre. « Avec quatre voix, l’harmonie devient vraiment intéressante, », note-t-il.

« Tous les musiciens de mes groupes doivent pouvoir bien chanter, » confirme Cleary. « C’est très important pour moi. Quand votre groupe chante, c’est presque comme construire un pont qui relie la scène et le public. Les gens réagissent vraiment à cela. C’est comme une chose primitive qui fait partie de notre ADN. » S’entourer de musiciens talentueux a été la signature de Cleary depuis son arrivée dans la ville et c’est encore le cas aujourd’hui comme on peut l’entendre sur son formidable nouvel album, Dyna-Mite, avec un bon nombre des meilleurs musiciens de la Nouvelle-Orléans.


Jon Cleary performs Dyna-Mite on Later… with Jools Holland


N’hésitez pas à parcourir en plus de cette chronique le blog de Nathalie :
laventurelouisianaise.blogspot.com/2018/09/welcome-to-my-new-world.html


Crédits Photos : Brooklyn Bowl, Jambands.com