Posted by
Actualités
Stéphane Colin nous partage une de ses chroniques pour ABS Magazine

« Quand tu chantes, on a l’impression que tes chaussures sont trop petites ». C’est avec ses commentaires peu amènes que la chanteuse Ethel Waters s’adressait à une de ses jeunes admiratrices du nom de Billie Holliday. De nos jours, on n’écoute plus guère la grande Ethel au phrasé linéaire un peu daté avec ses roulements de « r » et ses « baiiby » à double trémas. Tout le contraire de Billie dont le décès précoce en 1959 n’a pas empêché le passage à la postérité…

Le documentaire « Billie » de James Erskine ramène à ce « mal être plantaire » qui transcende les époques : « Quand Ella Fitzgerald interprète “Mon homme est parti”, on pense qu’il est allé chercher du pain au coin de la rue ; quand c’est Billie, on sait qu’il est déjà loin et qu’il ne reviendra pas ». Parole de musicien dans le film. Pas de jugement de valeur ici. Écouter la jeune Ella chanter A-Tiscket-A-Tasket avec l’orchestre de Chick Webb ou l’entendre scatter jusqu’à plus soif sur Make the Knife lors du concert de Berlin, font partie de ces instants de grâce optimiste à même de remettre d’aplomb le plus neurasthénique des dépressifs. Le mal être de Billie traduit quant à lui une tout autre expression et l’on saura gré à James Erskine de nous présenter la chose sans « pathos » surajouté.

Le biais narratif qui met en parallèle les destins de Billie et de la journaliste Linda Kuehl atténue les effets superficiels pour se concentrer sur le corps des histoires mêlées et sur ce que l’une apporte à l’autre. Une croisée de destins troublante dans laquelle le monceau de cassettes d’interviews des proches de Billie finira par noyer Linda. La biographie espérée ne verra jamais le jour, la destinée personnelle finissant par un suicide aussi désolant qu’une vie de Billie. L’auteure anglaise Julia Blackburn reprendra le flambeau (« Lady in Satin : Billie Holliday, Portrait d’une diva par ses intimes » / Rivages Rouge 2015) avant l’élaboration du présent documentaire. 

On passe ainsi de la toute jeune chanteuse avec Duke Ellington dans la Symphony in Black de 1935 au témoignage du producteur de la Columbia John Hammond fortement contesté par l’ancien batteur de Count Basie, le grand Joe Jones. Les paroles du pianiste Jimmy Rowles – « quand elle avait fait le tour du zoo, elle finissait toujours dans la cage du léopard » – jette, entres autres, un témoignage troublant sur ce mélange masochiste d’avidité sexuelle et de brisures intimes consubstantiel d’une sensualité à fleur de peau. Jack Kerouac disait que Billie chantait Lover Man à la façon d’une femme passant la main dans les cheveux de son homme.

Le Fine and Mellow filmé en 1957 entouré d’une sorte de crépuscule des dieux du saxophone ténor – Coleman Hawkins, Lester Young, Ben Webster – pourrait tout autant illustrer la phrase ultime de l’auteur des Clochards célestes que répondre au sentiment de mal être permanent qui fait toujours choisir comme amant le dernier des salauds. Le regard vitreux de tous ces grands artistes est déjà parti dans un ailleurs à aller simple. Une réalité évaluée depuis trop longtemps pour ne pas être dépassée, désossée et méprisée…

Quand Billie enregistrera son dernier disque – « Lady in Satin » –, elle a déjà poinçonné le ticket. La façon dont elle transcende les cordes lourdaudes de Ray Ellis paraît dès lors la meilleure réponse possible aux propos désagréables de l’arrangeur hollywoodien et d’une façon plus générale à tous ces hommes (amants, agents du FBI, critiques mal intentionnés…) n’ayant pas jugé opportun de s’épanouir ne serait-ce qu’un instant devant le talent de la dame du jour. “Lady Day” – comme l’avait surnommée son ami de cœur Lester Young – fera un dernier adieu à la pellicule en 1959 dans une version londonienne de Strange Fruit. On pourrait presque chanter les paroles en coupant le son tant l’image de souffrance humaine colle au texte d’Abel Meeropol. La fraîcheur quasi juvénile qui anime le duo Armstrong /Holliday dans le film « New Orleans » de 1946 s’en est allée depuis longtemps. Mal Wardon accompagne seul au piano, avec une pudeur et une attention qui n’appartiennent qu’à lui. La dernière image après la dernière phrase chantée tangue jusqu’à l’épuisement. Billie for ever sans remix ni rhabillage branchouille. Un film pour s’en souvenir.


Billie Holiday – Strange fruit


Note * : « Billie » est un film présenté par Altitude Entertainment et Motion Picture Capital, produit par New Black Flms et REP Documentary en association avec Concord, BBC Music, Delga Productions et Polygram Entertainment. 


Crédits Photos : images tirées du film « Billie » de James Erskine. Photo DR